Mon amie
américaine appelle ça des "cultural moments". Ce genre de moments,
assez désagréables, pendant lesquels vous vous sentez totalement étranger, pas
du tout en phase avec la culture, les mœurs et habitudes locales, pas à votre
place. Ces instants pénibles peuvent arriver n'importe où, n'importe quand,
avec n'importe qui et à propos de n'importe quoi. En ce qui me concerne
c'est plutôt au Mexique, le plus souvent à l'école face à une assemblée de
mères d'élèves et presque toujours à propos d'éducation.
Ca s'est passé l'année dernière. Les parents des élèves de "Quinto"
avaient été convoqués par la direction de l'école à une réunion hyper
importante. La moitié environ des mères étaient présentes ainsi que l'équipe directoriale
au grand complet: directrice, coordinatrice d'espagnol, psychologue etc. L'heure
semblait grave. On nous a très vite expliqué que nous avions été convoqués
parce que des faits alarmants s'étaient produits en "Quinto": lors
d'un atelier-écriture les élèves devaient imaginer par groupes de 4 une petite
pièce de théâtre sur le thème de la famille. Or trois groupes (ma fille faisait
partie d'un des groupes mais ça je ne l'ai su que beaucoup plus tard)
avaient écrit des choses totalement "inacceptables": le père était un
flic corrompu, la mère une prostitué, le grand-père un ivrogne et les enfants
des drogués...Bon là je mélange un peu mais vous voyez le genre. Pas une belle
famille avec des belles valeurs, ce qui visiblement était ce que l'on attendait
d'eux. Un premier groupe s'était lancé dans cette voie et les autres avaient surenchéri.
On a donc commencé à nous faire une leçon de morale en disant que vraiment ce
n'était pas du tout normal que des enfants de 11-12 ans aient ce genre d'idées,
que probablement les parents devraient un peu mieux surveiller ce que les
enfants voyaient à la télé etc. etc. Et là, comme une andouille je lève la main
et, première à prendre la parole, je donne mon opinion qui est que franchement
il n'y a pas de quoi en faire un fromage, que personnellement je suis un peu
étonnée mais pas franchement choquée, que c'est de la fiction, qu'ils ont passé
l'âge des contes de fées (j'ai du le dire en anglais car bien sûr j'étais
incapable de me rappeler comment ça se disait en espagnol...) et que
probablement il y avait là une bonne part de provocation ... Tout en parlant je
m'aperçois que tous les regards sont braqués sur moi et qu'ils ne sont pas du
tout sympathiques .J'ai bien senti que j'avais, comme qui dirait, gaffé, j'ai
terminé rapidement en essayant de ne pas trop bafouiller et ai attendu la
riposte...Qui n'a pas tardée plus de 10 secondes... Une maman a
immédiatement dit qu'elle était très choquée, qu'elle ne comprenait
même pas qu'on puisse ne pas être choquée ( premier coup d'œil dans ma
direction, hum), qu'il y avait sûrement des familles dans lesquelles ça
se passait comme ça ( regard qui tue...) et que vraiment les valeurs dans cette
école n'étaient plus ce qu'elles étaient avant. Et toutes d'opiner...
Je me suis sentie très mal et très seule, me suis tassée sur mon siège en
attendant avec impatience la fin de cette réunion J'en suis sortie très énervée
et la première chose que j'ai dite à C. lorsque je l'ai récupérée
quelques minutes plus tard c'est que j'avais "bousé" grave en réunion
et qu'elle avait intérêt à être une élève modèle (ce qu'elle est presque tout
le temps) parce que c'était sûre que tout le monde allait penser que tout ce
qui allait mal était forcément de sa faute vue la folle de mère qu'elle
avait... Son seul commentaire a été "Aye maman...!"
N'empêche que plusieurs mamans qui avant me saluaient ont par la suite arrêté
de le faire. Depuis ça s'est un peu arrangé mais sur le coup je l'ai quand même
eu mauvaise.
Jusqu'au jour où, tout à fait dans un autre contexte, j'ai rencontré une
maman que je ne connaissais pas et qui m'a dit: "Ah tu es la Française
qui avait parlé à la réunion de "Quinto", tu ne peux pas savoir
comme je me suis sentie mal pour toi ce jour là, j'ai voulu te soutenir et puis
j'ai pas osé."
Ca m'a fait plaisir mais je crois que j'aurais nettement préféré un soutien sur
le moment.
Cette expression "bouser" (ou faire une bouse) je l'ai utilisée quand
j'ai raconté l'histoire à ma copine Ch. Elle lui a beaucoup plu et
l'autre jour elle est venue me mettre au courant de son
"bousage" du même genre dans l'école de son fils...Et j'ai remarqué
que mes copines allemandes avaient elles aussi tendance à
"bouser" en matière d'éducation. Ca m'a un peu rassurée: c'est pas de
ma faute, M'dame c'est culturel ;-)
Je m'étais pourtant promis de ne plus intervenir mais je n'ai pas pu me
retenir: cette fois-ci c'est en "Segundo" que je suis en
disgrâce...pour avoir affirmé que l'orthographe, la grammaire et l'expression
écrite étaient beaucoup plus importantes que l'écriture et que je ne voyais pas
l'intérêt que mon fils perde autant de temps à mesurer la taille de ses
majuscules (qui doivent être en bleu). Là j'étais un peu moins seule de mon
opinion mais quand même dans une très très petite minorité. Encore une bouse de
Maman!
Hier matin réunion des "Sexto" et les enfants avaient laissé aux
parents un petit mot de bienvenue. Celui de C., en français et très
gentil se terminait sur ces mots: "et ne fais pas trop la ridicule,
merci!"...O solitude! (Ça c'est juste pour qu'il y ait vraiment un moment culturel ;-) et même
que si j'étais moins nulle je serais arrivée à vous le mettre le morceau en
entier...)

